Le Libraire
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Séquence didactique
Justification de la pertinence de l’oeuvre choisie
Cette séquence didactique porte sur Le Libraire de Gérard Bessette et a été conçue pour les élèves de quatrième et de cinquième secondaire. L’œuvre choisie traite de la liberté d’expression – une thématique susceptible de faire réagir les élèves – et de la censure à l’époque de la Grande Noirceur. La réflexion qu’elle présente s’inscrit dans un vaste mouvement de contestation du contrôle de l’Église qui se faisait par le biais de l’index dans la société québécoise d’alors. Cette lecture permettra aux élèves d’en apprendre non seulement sur l’histoire littéraire, mais aussi sur l’histoire du peuple québécois. De plus, le roman est particulièrement intéressant, car l’auteur est lui-même victime de la situation qu’il dénonce, devant passer par la France pour publier son roman en 1960. Les élèves pourront ainsi élaborer une réflexion sur la censure, et ce, à la lumière de faits historiques.
Situations-problèmes
Le roman est accessible aux élèves de 15 ou 16 ans, mais requiert un bon soutien de la part de l’enseignant. C’est pourquoi cette séquence propose de résoudre les trois problèmes de lecture suivants :
- Comprendre que l’œuvre dénonce la censure qui avait cours sous le régime caractérisé par le conservatisme de Duplessis. Le roman est d'ailleurs un outil de dénonciation ;
- Cerner les caractéristiques de l’« antihéros » Hervé Jodoin et l’intérêt d’un tel personnage dans le roman ;
- Comprendre les thématiques et le héros existentialistes.
Avant la lecture
Activité 1 – Débat autour de l’expression « des livres à ne pas mettre entre toutes les mains »
L’amorce de la séquence permet un premier contact avec les thématiques du roman et vise à familiariser les élèves avec les notions de liberté d’expression et de censure avant d’entamer la lecture du roman.
Déroulement :
- D’abord, les élèves cherchent à anticiper le contenu de l’œuvre à partir de son titre. Ils émettent des hypothèses : le personnage principal est un libraire, l’action se déroule dans une librairie, l’histoire concerne un livre, etc.
- L’enseignant les incite ensuite à réfléchir sur l’expression « des livres à ne pas mettre entre toutes les mains » tirée du roman, sans même que la censure ne soit mentionnée. Il mène un débat d’opinion[1] au cours duquel les élèves doivent nommer des titres ou des catégories d’œuvres qui, selon eux, devraient être interdites, tout en justifiant leur point de vue. L’enseignant joue le rôle de médiateur et il n’y a ni bonnes ni mauvaises réponses.
Réponses possibles : [Œuvres] → Le Code da Vinci, La passion du Christ, Un hiver de tourmente, Ma fille, mon ange, Trafic humain, Les trois petits cochons, La rage de l’ange, Zone, Le Principe du geyser, etc. [Catégories] → films d’horreur,films de guerre, romans et nouvelles érotiques, revues et sites Internet pornographiques, etc.
Au cours de ce débat faisant appel à leurs croyances et à leurs opinions, les élèves découvrent que la restriction de la liberté d’expression s’avère problématique et qu'elle touche aux valeurs d’une société. Ils évoluent dans la découverte de la notion de censure.
Activité 2 – Reconstitution du contexte de production de l’œuvre
La connaissance du contexte de production du roman s’avère très importante pour la compréhension de son contenu idéologique. Afin de pouvoir mieux comprendre certaines subtilités du texte lors de la lecture, les élèves étudient le contexte sociohistorique à partir de clips radio présentant le climat social et intellectuel de la Grande Noirceur.
Déroulement :
- L’enseignant présente le roman en mentionnant simplement qu’il a d’abord été publié en France, en 1960, et que l’auteur a réussi à le publier au Québec uniquement en 1968.
- Les élèves écoutent Vivre dans la « grande noirceur »[2], un clip radio qui leur permet de dresser le portrait de la société québécoise au moment du Refus global de Borduas en 1948. L’enseignant explique que ce manifeste constitue la première manifestation de la contestation de l’idéologie en place sous le règne de Maurice Duplessis.
- Un travail collectif permet d’élaborer la fiche synthèse suivante:
| Contexte sociohistorique | |
| Caractéristiques de la société | Très fermée, très dure, très conservatrice. |
| Valeurs définissant le Canadien français | 1- Religion catholique 2- Langue française (joual = mauvais français, langue des basses classes) 3- Série de coutumes et de symboles. |
| La religion | Population très pratiquante ; Les curés interviennent dans tous les secteurs de la vie publique et privée ; Les curés contrôlent tout le secteur de l’éducation. |
| La domination, à l’époque, c’était… | Le gouvernement et le clergé. |
| La peur de la liberté pousse le clergé à… | Interdire à la population de lire certains livres. |
| Idéologie de conservation | Conserver les valeurs traditionnelles que l’on privilégiait sous le Régime français afin de survivre, car après 1791, on se rend compte qu’on ne retournera pas sous la gouverne de la France. |
| Ce que la population veut après la Seconde Guerre mondiale | Contester l'idéologie de conservation. Développer une idéologie de participation. |
Remise en cause du régime de Duplessis (l’époque de la « grande noirceur ») | Ce régime refusait aux Québécois le droit de penser, certains penseurs ont dû s’exiler. |
| Refus global conteste… | La politique et l’influence cléricale. |
- La fiche est enrichie grâce aux connaissances des élèves à propos de la Grande Noirceur.
- Ensuite, la censure, qui a eu cours jusqu’en 1968 au Québec, est abordée en écoutant Les arts censurés au Canada français[3], qui explique que la censure de la littérature relevait des autorités cléricales : ces dernières jugeaient les œuvres selon certains critères moraux et en interdisaient parfois la lecture. Les œuvres interdites se retrouvaient « à l’index », soit sur la liste officielle des livres défendus de lire « sous peine de péché mortel ». Les élèves comprennent alors que Le Libraire n’avait pu être publié en 1960 en raison de la censure. Ainsi, le contrôle du clergé et le conservatisme de la société sont mis en évidence. L’enseignant mentionne qu’une volonté de changement se fait sentir dans la population, ce qui apparait[4] dans des œuvres comme Refus global et Le Libraire.
Lecture de la première partie du roman : Les élèves sont désormais suffisamment outillés pour entreprendre la lecture du roman. Ils lisent individuellement les pages 7 à 65.
Pendant la lecture
Activité 3 – Coup d’œil sur la suite
Afin d’aider les élèves à comprendre un passage clé du roman, la lecture est temporairement suspendue après la fin de la première partie. Il s’agit d’un moment stratégique durant lequel ils peuvent faire des prédictions qui orienteront leur lecture[5]. C’est pourquoi une activité de prédiction leur est proposée après avoir obtenu des informations complémentaires de la part de l’enseignant. Ce dernier attire leur attention sur un aspect du texte qui passerait inaperçu sans son intervention[6].
Déroulement :
- Pour permettre aux élèves de comprendre la suite de l’intrigue, l’enseignant les renseigne sur l’Essai sur les mœurs de Voltaire, soit le livre qu’Hervé Jodoin vend à un collégien :
- Voltaire réplique à la condamnation de deux de ses œuvres par le clergé.
- Il rappelle [...] que maintenir un peuple dans l'ignorance est une condition nécessaire au maintien d'un pouvoir autoritaire et intolérant.
- Il revient sur certains thèmes pour lesquels il s'est déjà battu : sa démonstration des préjugés, l'intolérance, la censure, le refus de la liberté de penser, le refus d'ouverture d'esprit et de progrès[7].
- On constate que Voltaire s’oppose à l’Église, mais l’enseignant laisse les élèves tirer leurs propres conclusions. Munis de ces nouvelles informations, les élèves rédigent une hypothèse personnelle de 75 mots quant à la suite de l’intrigue.
Réponses possibles : quelqu’un va découvrir que le collégien a lu l’Essai sur les mœurs, il y aura de plus en plus de collégiens qui voudront le lire, le collégien va dénoncer Jodoin et la vente de livres interdits à la Librairie Léon, les autorités religieuses fermeront la librairie, Jodoin sera congédié, etc.
- Les prédictions des élèves sont partagées et discutées en plénière. En principe, la vente du livre de Voltaire devrait être associée à la censure et à des évènements problématiques pour la Librairie Léon. La vérification des diverses hypothèses constitue une intention de lecture pour la seconde partie du roman.
Lecture de la deuxième partie du roman : Lecture individuelle des pages 65 à 143. Les prédictions qui se révèlent fausses sont rayées de la liste à mesure que les élèves progressent dans la lecture et découvrent de nouvelles informations.
Après la lecture
Activité 4 – Le cas d’Hervé Jodoin, héros existentialiste
Hervé Jodoin a une personnalité particulière et cela semble servir le message exprimé par Bessette. Il y a lieu cependant de se demander si Jodoin est un véritable héros. L’activité a donc pour but d’amener les élèves à cerner les caractéristiques d’Hervé Jodoin afin d’approfondir leur compréhension du texte et de la notion d’antihéros.
Déroulement :
- La question suivante introduit l’étude du personnage : Hervé Jodoin est-il un véritable héros ? Les élèves souligneront son souci de précision, son cynisme, sa fermeture aux autres et sa ruse et ils diront qu’un héros est habituellement plus déterminé et valeureux.
- Le Libraire est ensuite comparé à L’étranger d’Albert Camus, une œuvre existentialiste, à l’aide d’un extrait[8]. Les élèves comparent Jodoin et Meursault, le héros de Camus, en remplissant une fiche descriptive pour chacun. L’enseignant les aide à préciser leurs idées.
| Hervé Jodoin | Meursault |
| Misanthrope; désabusé ; cynique ; insensible ; blasé ; rusé ; incapable de communiquer ; déviant ; maussade ; précis ; calculateur ; indifférent ; impassible, pas d’ambition, etc. | Anticonformiste (par rapport à la morale), souci du détail ; s’ennuie ; réfléchit sur le sens de la vie ; rapports difficiles avec les autres ; indifférent ; impassible ; peu d’ambition ; insensible ; etc. |
- Les élèves analysent les ressemblances entre Jodoin et Meursault et ils tentent de comprendre pourquoi Bessette et Camus ont donné une personnalité atypique à leur héros respectif. Ils émettent l’hypothèse que ces auteurs ont voulu exprimer ainsi leur vision du monde.
- L’enseignant poursuit en discutant avec eux des thèmes existentialistes qui se retrouvent dans Le Libraire, soit l’individualisme moral, la subjectivité, le choix et l’engagement, la solitude, la liberté, l’apparente absurdité et la futilité de la vie et de la nécessité de l’engagement en faveur d’une cause juste[9]. Des liens sont établis avec des extraits du texte.
Exemple :Le fait que Léon Chicoine se dise en faveur de la liberté d’expression est associé à la futilité de l’engagement, car la peur de voir son commerce illicite découvert le fait revenir sur sa position, ce qui fragilise son engagement.
Activité 5 – Le journal intime d’Hervé Jodoin
Cette activité vise à faire analyser aux élèves le discours du protagoniste Hervé Jodoin sous ses aspects formels afin de cerner le message social exprimé par l’auteur.
Déroulement :
Pour ce faire, les élèves relisent l’extrait durant lequel le curé rend visite à Jodoin à la Librairie Chicoine, aux pages 65 à 70, et ils l’analysent en répondant aux deux questions suivantes.
1. Comment qualifieriez-vous le ton du narrateur dans son journal ? Justifiez votre réponse à l’aide d’éléments tirés du texte. Réponses possibles : ironique, satirique, cynique…
| Extraits possibles (début […] fin) | Pages |
| « Je lui ai donc répondu […] comme l’indiquait ma position derrière le comptoir. » | p. 66 |
| « Je lui ai répondu que je n’en savais rien […] même si j’avais lu, je n’aurais pas osé porter de jugement là-dessus. » | p. 67 |
| « M. le Curé est descendu […] et l’ai prié de m’éclairer sur ce qu’il entendait par "livres dangereux". » | p. 67 |
| « J’ai toutefois ajouté que, s’il les voulait, ces volumes, nous pourrions certainement les lui commander. » | p. 68 |
| « Je pris L’Essai, regardai la couverture […] je ne pouvais distinguer la moindre éraflure ou trace de colle, j’inclinais très fortement à penser que le volume ne provenait pas de chez nous.» | p.68-69 |
Aidés de l’enseignant, les élèves étudient les extraits qu’ils ont relevés et tentent de dégager des traces de la contestation du conservatisme et du clergé. Le choix des mots ainsi que l’implicite du texte sont ainsi travaillés. L’enseignant attire l’attention des élèves sur les mots en caractère gras, par exemple, l’utilisation du passé simple. Les élèves prennent alors conscience que le ton d’Hervé Jodoin traduit une vive critique du clergé et de l’index de la part de Bessette.
2. Selon vous, le « je » de Jodoin traduit-il uniquement sa propre pensée?